Du secret bien gardé à l’information publique

Lors de la guerre du Rif, l’usage de gaz toxiques par l’armée espagnole était connu dans les rangs de l’armée espagnole, notamment chez les soldats qui ont participé à cette guerre, mais aussi au sein des armées étrangères, parmi lesquels nous pouvons citer la France ou encore le Royaume-Uni.

Côté Espagne, les archives espagnoles, et notamment les archives du service historique militaire espagnol, aujourd’hui librement consultables, mentionnent à de multiples reprises l’utilisation des gaz toxiques. Certains documents mentionnent directement le nom du gaz utilisé, d’autres documents utilisent des euphémismes ou bien des codes. Les termes de « bombes X », « bombes spéciales », « bombes d’illumination » sont utilisés pour se référer aux gaz toxiques. Les bombes catégorisées C-1, C-2, C-5 correspondent à des bombes d’ypérite avec des charges différentes, les bombes C-3 correspondent à des bombes au phosgène et C-4 à des bombes chargées en chloropicrine.1

Côté France, une lettre du Capitaine français de Brauer à destination du Ministre de la Guerre, en date du 20 janvier 19262, confirme l’emploi en 1925 par les Espagnols de projectiles à gaz ainsi que l’existence d’un « atelier de chargement spécial à Melilla, alimenté par les Produits de l’Usine de Produits Chimiques, organisée aux environs de Madrid. » Selon de Brauer, « Les seuls projectiles à gaz employés ont été des obus de 15 court et des bombes d’avions, à ypérite et peut être un autre gaz (1) ; il n’a pas été tiré d’obus de 75 à gaz », avec la note (1) manuscrite suivante : « Je n’ai pu obtenir jusqu’ici de précision plus complète sur la nature des gaz employés. »

Au-delà de la connaissance côté français de l’emploi du gaz moutarde par l’armée espagnole, cette lettre est intéressante car elle révèle également l’inquiétude de l’armée française concernant la possible utilisation par les Riffains de ces projectiles, ces derniers ayant la particularité de tenir une grande partie de leur armement des Espagnols eux-même. Ainsi, de Brauer écrit-il dans cette même lettre :

D’autre part, il n’a jamais été constitué de stocks importants de ces obus de 15 et les tirs effectués n’ont jamais été très massifs. Il semble donc peu probable que l’on puisse jusqu’ici redouter l’emploi de pareils projectiles de provenance Espagnole par les Riffains, d’autant que les batteries de 15 en question sont toujours restées assez loin du front et qu’elles n’ont jamais perdu leurs positions l’année dernière.

Côté Royaume-Uni, différents documents font également état de la connaissance de bombardements de gaz et il faut rappeler qu’en 1920, l’armée britannique en fait tout autant en Irak, lâchant des bombes d’ypérite, ce qui explique l’absence de réactions.

Si les armées étrangères sont les premières au courant puisque les premières concernées, un certain nombre de personnes civiles sont amenées à prendre connaissance de ces faits avec le temps, malgré le tabou et les non-dits qui règnent jusqu’à aujourd’hui.

Ainsi, la société civile espagnole est informée au retour des soldats espagnols, dont certains ont eux-aussi à souffrir de l’exposition à ces gaz.

En 1930, Ramon J. Sender s’appuie d’ailleurs de sa propre expérience en tant que soldat dans la guerre du Rif et raconte, dans son roman « Iman », l’histoire d’un soldat d’origine paysanne confronté à la guerre et à l’usage du gaz. Il y aborde les conséquences de l’exposition des soldats espagnols à des gaz toxiques, probablement l’ypérite compte tenu de la description qu’il fournit. Quelques décennies plus tard, d’autres témoignages viennent appuyer ce premier récit. Pedro Onda Bueno, qui a servit au sein de l’aviation militaire espagnole durant cette guerre, parle en 1974 des bombardements de gaz toxiques lancés par l’armée espagole et de l’empoisonnement qu’il en résultait sur les champs des agriculteurs riffains. Ignacio Hidalgo de Cisneros révèle sa participation à des bombardements de gaz toxiques depuis un appareil Farman F.60.3

La question de l’utilisation des gaz toxiques durant la guerre du Rif revient ensuite sur le devant de la scène médiatique en 1990, par la publication d’un livre écrit par deux journalistes allemands, Kunz et Müller4. D’autre auteurs reprennent à leur tour la problématique comme par exemple Pando ou encore Ávila.


1 María Rosa de Madariaga et Carlos Lázaro Ávila, « La guerra química en el Rif (1921-1927) : estado de la cuestión », Revista Historia 16, no 324, Avril 2003.

2 Service Historique de l’Armée de Terre 3H602

3 Ibid.

4 Rudipert Kunz et Rolf-Dieter Müller, Giftgas gegen Abd el krim. Deutchland, Spanien und der Gasgrieg in Spanisch Marokko, 1922-1927, Freiburg, Rombach, 1990, 239 p.


Les produits utilisés dans le Rif et leurs conséquences