Le protocole de Genève et la guerre du Rif : deux évènements concomitants

Si le premier usage connu de l’ypérite remonte à la première guerre mondiale, la fin de cette guerre en 1918 est loin de marquer la fin de l’utilisation de ce gaz dans le monde. Ainsi, par exemple, en 1920, les Britanniques utilisent l’ypérite en Irak et la Russie contre sa population à l’occasion de la guerre civile russe. Ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

Cependant, il faut noter que, à la fin de cette Grande Guerre, les armées sont désormais en mesure de limiter l’impact de ces gaz, grâce à des entraînements spécifiques mais surtout à du matériel de protection adaptés, qui ne cesseront d’être améliorés. C’est pourquoi, compte tenu du manque d’efficacité qui en découle, ce gaz va par la suite être principalement employé contre des groupes ne bénéficiant pas ou peu de protections et d’entraînement. Cela se traduit par l’utilisation contre des populations civiles ou contre des groupes armés des colonies, disposant d’un armement inférieur en puissance.

L’utilisation du gaz moutarde est à l’initiative des gouvernements mais ce sont bien les populations qui ont à en subir les conséquences. Après la Grande Guerre, la pression de l’opinion est telle qu’elle mène au Protocole concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques, plus simplement appelé Protocole de Genève, le 17 juin 1925. Mais la nature même de ce Protocole trahit sa réalité. En effet, si ce Protocole interdit l’utilisation de gaz de combat, il n’est absolument pas question d’interdire la production ou encore le stockage de ces gaz.

Cette nuance, qui minimise l’impact de ce protocole, est d’autant plus importante qu’elle est encore d’actualité malgré les décennies passées. En 2013, le chimiste retraité Daniel Froment, alors âgé de 72 ans, explique d’ailleurs publiquement qu’il a mis au point des agents toxiques militarisés, au centre d’études du Bouchet, dans l’Essonne, en France. Il a travaillé dans ce centre militaire pendant 41 ans, de 1965 à 2006. Sous couvert de protection des soldats, ce centre visait cependant à être capable de doter rapidement la France d’un arsenal chimique. Ces faits interrogent sur la valeur accordée par les Etats à un tel protocole.

A l’époque de sa création, le Protocole a cependant le mérite de s’appliquer à la fois aux vaincus et aux vainqueurs de la première guerre mondiale, alors que, si l’Allemagne était soumise à cette interdiction au titre de l’article 171 du Traité de Versailles, les vainqueurs s’étaient gardés jusque là de s’appliquer une clause similaire.2

La date de signature du protocole interpelle. Le 17 juin 1925, la guerre du Rif n’est pas terminée. Cependant, l’Espagne ne ratifiera celui-ci que quatre ans plus tard, le 22 août 1929. La France, elle, ratifiera le protocole le 10 mai 1926, quinze jours avant la reddition d’Abdelkrim.

1 Marie-France Etchegoin et Vincent Jauvert, « La France a testé des armes chimiques près de Paris », L’Obs, 26 Décembre 2013.

2 L’Article 171 : L’emploi des gaz asphyxiants, toxiques ou similaires, ainsi que de tous liquides, matières ou procédés analogues, étant prohibé, la fabrication et l’importation en sont rigoureusement interdites en Allemagne. Il en est de même du matériel spécialement destiné à la fabrication, à la conservation ou à l’usage desdits produits ou procédés.