Les produits utilisés dans le Rif et leurs conséquences

Trois variétés de gaz vont être utilisés de façon certaine : le sulfure d’éthyle dichloré, l’oxychlorure de carbone et le nitrochloroforme. Ce n’est pas la première fois qu’ils sont utilisés dans un conflit, puisque ces trois gaz ont pour point commun leur première utilisation militaire dans le contexte de la Première Guerre Mondiale.

Le sulfure d’éthyle dichloré

Le gaz dont il est le plus souvent question dans la guerre du Rif est le sulfure d’éthyle dichloré. Le sulfure d’étyle dichloré est un gaz à la fois vésicant, lacrymogène et toxique.Il est plus connu sous les noms d’ypérite ou de gaz moutarde. Le terme ypérite est employé en référence à la ville d’Ypres, située en Belgique.

Selon le Docteur Lejaille 1, la mortalité par l’ypérite, toujours retardée, est assez faible : de l’ordre de 2 à 10% selon les situations. Il donne par ailleurs quelques exemples. Ainsi, il avance un taux de mortalité de 4,5% lors du conflit irano-irakien. Concernant l’utilisation de l’ypérite lors de la première guerre mondiale, « moins de 3% des hospitalisés sont morts. La majorité des gazés reçurent des soins pour les atteintes oculaires et cutanées. Retenons ceci : « L’ypérite tue rarement, elle neutralise ».

Si l’exposition à l’ypérite s’avère assez peu mortelle dans l’immédiat et en condition de guerre, elle est malgré tout très loin d’être anodine. Les séquelles liées à une telle exposition peuvent être nombreuses. Le Docteur Lejaille les résume ainsi :

Les séquelles sont surtout oculaires (conjonctivite chronique, cécité…), cutanées (pigmentation, cicatrices, prurit…), respiratoires (bronchite asthmatiforme), psychiques (dépression, trouble de la personnalité) et génétiques (effet radiomimétique sur les tissus, en particulier le tissu hématopoïétique avec possibilité d’aplasie médullaire et favorise le processus de tératogenèse et de cancérogenèse).

Cependant, il faut rappeler que la population rifaine de l’époque est, avec son lot d’enfants et de vieillards, soumise à des conditions sanitaires précaires, à la quasi-inexistance de structures de santé permettant des soins médicaux ainsi qu’à une alimentation de survie (famines récurrentes). Il est donc possible de penser que, cumulées à ces facteurs, ce gaz a peut-être pu entraîner un nombre de décès plus important qu’en « zone de conflit ordinaire ».

Cependant d’autres gaz sont également utilisés, et notamment le phosgène.

L’oxychlorure de carbone

L’oxychlorure de carbone est un gaz neurotoxique plus connu respectivement sous le nom de phosgène.

Le phosgène est particulièrement facile à produire, résultant de la réaction entre du dichlore et du monoxyde de carbone. Il est aujourd’hui couramment utilisé dans l’industrie chimique. Incolore, il est très volatil et son odeur est peu perceptible et mal définissable.

Selon le Docteur Lejaille, il est utilisé militairement pour la première fois pendant la Première Guerre Mondiale et il semblerait être « responsable de la majorité des décès attribués aux toxiques pendant la Première Guerre. » C’est d’ailleurs, « au regard des études de toxicité, […] l’agressif utilisé le plus toxique (constante de Haber égale à 300). »

Aujourd’hui encore, le « processus toxique du phosgène est […] incertain et incomplètement élucidé. »

Concernant ses effets :

C’est un gaz extrêmement insidieux, ses effets apparaissent après un temps de latence dont la durée est considérée comme inversement proportionnelle à la dose inhalée. A faible concentration, il provoque progressivement des effets lacrymogènes puis suffocants. Mais, à des concentrations supérieures, apparaît une inflammation bronchique avec toux et dyspnée, puis, de 1 à 24 heures après l’exposition, survient un œdème pouvant entraîner la mort. Une surinfection est alors fréquente, et les fonctions pulmonaires peuvent rester endommagées.

Pendant la guerre du Rif, un autre gaz neurotoxique est également utilisé, le nitrochloroforme.

Le nitrochloroforme

La chloropicrine est un gaz neurotoxique également connu sous le nom de chloropicrine. Comme les deux gaz précédentes, il est utilisé sur le terrain militaire pour la première fois pendant la Première Guerre Mondiale. C’est une substance qui est « utilisée aussi bien seule que mélangée à d’autres substances toxiques » et notamment au phosgène.

Le Docteur Lejaille résume ses caractéristiques ainsi :

C’est un liquide huileux, légèrement jaunâtre, peu soluble dans l’eau et donnant des vapeurs très lourdes. Sa persistance peut atteindre 15 heures sur le terrain. A très faible concentration, son odeur se rapproche de celle du pain d’épices. Ses effets sont violents, avec un pouvoir lacrymogène puissant, rapide et intense. Elle possède des propriétés suffocantes proches de celles du phosgène. A faible concentration, ses effets sont accompagnés de violents vomissements, de narcose et d’état dépressif. Comme elle est très lipophile, les voies d’intoxication peuvent être à la fois respiratoires et transcutanées.

Ses effets incapacitants s’observent dès 1mg/m3. Au delà de 30mg/m3, ses effets sur les yeux sont si violents qu’il est impossible de voir ; la douleur au niveau des yeux s’accompagne de violents maux de tête. Le seuil de l’insupportable est évalué à 50mg/m3. Le seuil des premiers effets létaux observés avoisine 100mg/minute/m3. Des concentrations de 200mg/m3 provoquent une totale mise hors de combat en quelques secondes. Au delà de 2g/m3, une minute d’exposition est fatale.


1 Arnaud Lejaille, La Guerre des gaz, http://www.guerredesgaz.fr.


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