Le recours aux armes chimiques par bombardement au Maroc

Suite à Anoual, la presse espagnole se fait l’écho de l’envie de vengeance des Espagnols, réclamant l’utilisation de toutes les techniques possibles, y compris l’utilisation des gaz toxiques afin d’en finir une fois pour toute avec les rebelles riffains. Dans une correspondance télégraphique entre le vicomte de Eza, ministre espagnol de la guerre, et Berenguer, de Eza mentionne l’achat en cours de composants de gaz asphyxiants en vue de leur préparation à Melilla. Berenguer, quant à lui, évoque le plaisir qu’il aurait à les employer contre les Riffains compte tenu de ce que ces derniers avaient fait, même si, auparavant, il avait toujours été réfractaire à leur utilisation contre eux. La lettre du Caïd Haddou Ben Hammou datant du 31 août 1921, adressée a Abdelkrim, conseille à celui-ci de ne pas libérer les prisonniers espagnols et surtout le général Navarro sous peine de voir l’armée espagnole détruire les Riffains avec des bombes empoisonnées. Les Riffains semblent donc avoir eu très tôt connaissance de la volonté espagnole d’utiliser des gaz toxiques contre eux.

Selon Kunz et Müller1, le roi espagnol Alphonse XIII souhaitait disposer d’installations permettant la production de gaz toxiques et manifesta son intérêt pour ce type de gaz à l’Allemagne en 1918 par l’entremise de contacts secrets. D’autres contacts eurent lieu entre l’Espagne et l’Allemagne en 1921, malgré le traité de Versailles interdisant l’utilisation ou la production de gaz toxiques par les Allemands.

Le 21 novembre 1921, Stolzenberg, fabricant allemand de produits chimiques, effectue un voyage à Madrid, où il s’entretient avec de nombreuses personnes parmi lesquelles des chefs militaires, des ministres ou encore le palais. Le gouvernement espagnol exprime son souhait de disposer le plus rapidement possible d’une usine de production de gaz. Le lancement d’un tel projet nécessitant du temps, Stolzenberg propose alors de fournir l’Espagne en gaz en attendant que l’usine soit fonctionnelle.

En mai 1922, Stolzenberg revient en Espagne et le 10 juin 1922, un contrat est signé. Il s’engage à construire et mettre en état de marche l’usine de production de gaz. Cette usine sera construite sur le site de La Marañosa, à proximité de Aranjuez, en Espagne. En attendant que l’usine soit fonctionnel, il fournirait le réactif nécessaire à la production du gaz moutarde. Ce réactif étant utilisé dans l’industrie, le fournir est particulièrement simple, alors que fournir le gaz moutarde déjà prêt aurait été beaucoup plus difficile, compte tenu du Traité de Versailles.

Les 14, 26 et 28 juillet 1923, le village de Amessaouro subit le premier bombardement de gaz toxique connu à ce jour.2


1 Rudipert Kunz et Rolf-Dieter Müller, Giftgas gegen Abd el krim. Deutchland, Spanien und der Gasgrieg in Spanisch Marokko, 1922-1927, Freiburg, Rombach, 1990, 239 p.

2 María Rosa de Madariaga et Carlos Lázaro Ávila, « La guerra química en el Rif (1921-1927) : estado de la cuestión », Revista Historia 16, no 324, Avril 2003.


Du secret bien gardé à l’information publique