La République du Rif

La « République du Rif » a fait couler beaucoup d’encre et différents auteurs se sont penchés sur celle-ci.

La proclamation officielle de la République du Rif, le 1er juillet 1923, est communiquée à la Société Des Nations (SDN) en langue anglaise et empruntant sa formulation au droit international.1
Ce document explique que « les tribus du Rif n’auraient jamais reconnu que le pouvoir religieux du Sultan et auraient vécu dans un état de quasi-indépendance par rapport à leur souverain. » 2
Mais, de Madariaga met en évidence la nécessité de prendre ces déclarations avec des pincettes, car ces affirmations sont principalement faites dans le but d’obtenir la reconnaissance de l’Etat indépendant du Rif et non dans un but purement historique avec une recherche objective de la réalité. De Madariaga explique que « les gouverneurs nommés par le Makhzen témoignent d’une reconnaissance du Sultan par les tribus du Rif comme chef non seulement spirituel mais temporel. D’ailleurs dans une société comme la société islamique où les pouvoirs spirituel et temporel ne sauraient être dissociés, comment établir une distinction entre les deux ? »3
Il faut également noter que cette déclaration tend à montrer l’illégalité du Protectorat établi en 1912 devant la SDN. Mais il est nécessaire de rappeler que la SDN est une structure très récente, dont la création est prévue lors de la signature du traité de Versailles en 1919. Sa première réunion a lieu à Londres le 10 janvier 1920. Ses faiblesses sont particulièrement nombreuses et assez rapidement visibles. Ainsi le 11 janvier 1923, la France et la Belgique envahissent la Ruhr en Allemagne, violant ainsi les règles de la SDN. La SDN ne réagit tout simplement pas. Il faut d’ailleurs rappeler que toute action de la SDN devait obtenir le vote unanime des membres du Conseil, dans lequel la France était membre permanent, tout comme le Royaume-Uni, proche alliée.

Abderrahman Youssoufi analyse cette page de l’Histoire rifaine comme une « tentative de synthèse » des éléments positifs du patrimoine socio-culturel du Maroc et de la « société politique moderne » de l’époque.
Pour établir l’Etat du Rif, les Rifains se sont appuyés sur les pouvoirs locaux traditionnels, qui restèrent les même, tout en introduisant un pouvoir central, organisé sous une structure inédite dans le Rif. La structure tribale et le système traditionnel sont globalement conservés dans leurs principes. Mais, alors que l’indépendance des tribus était jusque là la norme, l’Etat du Rif introduit un pouvoir central avec une fonction de contrôle réelle. Ainsi, des caïds furent à plusieurs reprises sanctionnés. Les pratiques de certaines tribus sont parfois remises en question en profondeur. Il en est ainsi par exemple de la tribu des Senhaja. Les enlèvements de jeunes filles mises ensuite en esclavage sont interdits. Les atteintes corporelles sur les voleurs sont interdites.4
De Madariaga explique que, « en ce qui concerne les populations berbères du Rif, la seule notion évidente était celle de l’appartenance tribale. » Les concepts de nation et d’Etat sont des notions étangères à la population rifaine avant l’introduction de celles-ci par Abdelkrim. Celui-ci les introduits comme « catalyseurs de l’unité des tribus», espérant « dépasser le sentiment d’appartenance tribale par le sentiment d’appartenance nationale. »5
De plus, la défense armée trouve une partie de sa force dans l’existence de cet Etat. Au delà du renforcement des liens entre les tribus, il s’agit également de pouvoir mener une action armée cohérente et coordonnée, mais également de disposer de moyens financiers (impôts…), humains (« conscription »…), d’avoir une visibilité internationale, etc.
L’Etat rifain n’a cependant pas qu’une fonction représentative extérieure ou de défense du territoire rifain. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer son fonctionnement. Ainsi, il est par exemple doté d’une assemblée représentative de la population rifaine (ou « Parlement »), composée de représentants de toutes les tribus concernées. Il a également une structure judiciaire importante qu’il est possible d’apparenter à un ministère de la justice. L’état rifain implante des mahkamas (littéralement tribunal) dans plusieurs régions. Les mahkamas sont cependant différents de leurs homologues européens, notamment du fait que celles-ci interviennent non seulement dans le domaine judiciaire mais aussi dans les domaines militaires et administratifs.6
En état de guerre, l’Etat rifain cherche en fait à s’organiser intérieurement à plus long terme et met donc en place diverses structures nécessaires à la vie d’un Etat. Notons cependant qu’en l’état, lors de ses quelques années d’existence, la majorité des membres du gouvernement rifain est composée de proches d’Abdelkrim (oncle, frère, beau-frère…), personnes sur lesquelles celui-ci est sûr de pouvoir compter.7

Concernant la dénomination de l’Etat rifain, le terme République a créé de nombreux débats.
Les textes officiels de la-dite République du Rif contiennent des expressions variées comme « le peuple rifain », « l’Etat rifain », « le gouvernement rifain. »
Cependant, dans de nombreux autres documents, et notamment dans les documents destinés à d’autres pays, d’autres termes sont également utilisés, comme « royaume » ou « sultanat » par exemple.
Dès lors, de nombreuses personnes s’interrogent ouvertement sur la qualification à donner au Gouvernement du Rif alors existant. S’agissait-il vraiment d’une République ? S’agissait-il d’une monarchie ? S’agissait-il d’un autre type de gouvernement ?
Dans un premier temps, ces questionnements peuvent paraître justifiés, que ce soit pour mieux cerner la personnalité et les projets d’Abdelkrim, le fonctionnement de la société rifaine, ses capacités de gestion autonome ou de nombreux autres éléments caractérisés par le mode de gouvernance étatique. Cependant, il faut se rappeler la durée de vie extrêmement courte de cet Etat, et son existence uniquement en situation de guerre. Ces deux aspects primordiaux empêchent d’extrapoler. Tirer des conclusions hâtives qui ne peuvent reposer que sur des données fragmentaires est alors un exercice bien périlleux dont l’utilité et la finalité sont discutables.
Il est cependant possible que l’utilisation de termes opposés tels que royaume ou république ne relevait pas tant du machiavélisme d’Abdelkrim comme certains journaux de l’époque ont pu le penser que de sa volonté d’établir une relation d’égalité entre les différents protagonistes et de faire reconnaître son Etat comme un Etat « équivalent ». D’ailleurs, les écrits de cette République peuvent le laisser penser. Quand l’Etat rifain s’adresse à la monarchie espagnole, il est fréquent que le terme royaume soit utilisé pour désigner l’Etat rifain. Quand il est question d’échange avec la France, le terme République est privilégié, etc.


1 María Rosa de Madariaga, L’Espagne et le Rif , pénétration coloniale et résistances locales (1909-1921), 1987, p. 235.

2 Ibid., p. 236.

3 Ibid., p. 237.

4 Abderrahman Youssoufi, Les institutions de la République du Rif, chapitre du livre Abd el-krim et la république du rif – actes du colloque international d’études historiques et sociologiques 18-20 janvier 1973, Paris, François Maspero, coll. « textes à l’appui », 1976, p. 93-94.

5 María Rosa de Madariaga, L’Espagne et le Rif , pénétration coloniale et résistances locales (1909-1921), 1987, p. 240.

6 María Rosa de Madariaga, España y el Rif – Crónica de una historia casi olvidada – Segunda edición ampliada, Espagne, Ciudad autónoma de Melilla-UNED-Centro asociado de Melilla, coll. « La Biblioteca de Melilla », 2000, p. 569-570.

7 Ibid., p. 570.