La « question du Maroc » : des accords secrets jusqu’aux accords du Protectorat

Selon le professeur de droit à l’université de Toulouse Rouard de Card, la « question marocaine » est posée pour la première fois en 1880, à Madrid, lors d’une conférence visant à « réglementer la protection diplomatique et consulaire ». Mais, il faut attendre 1905 et le débarquement au Maroc, à Tanger, de l’Empereur d’Allemagne, pour que cette question soit prise au sérieux sur la scène internationale, au motif qu’elle était « susceptible de troubler la paix de l’Europe », et soit mise sur le devant de la scène publique.1

Deux ans auparavant, en 1903, le gouvernement français tente de négocier le partage du Maroc avec l’Espagne seule. N’aboutissant pas suffisamment rapidement au résultat escompté, la France se tourne vers le Royaume-Uni, jusqu’ici hostile à la présence française au Maroc.

Le 8 avril 1904, des accords secrets franco-britannique règlent de nombreux différends plus ou moins récents entre les deux ennemis traditionnels, menant à une « entente cordiale ». Dans ces accords, les Anglais reconnaissent le « droit de police » de la France sur le Maroc, c’est-à-dire le protectorat français. Il est à noter que le Maroc n’y est qu’une question parmi d’autres. Ainsi, cette entente s’occupe des droits français de pêche au large de Terre-Neuve, de la légitimité des Britanniques en Egypte, des influences des deux pays au Siam, de la souveraineté française à Madagascar ou encore de la souveraineté conjointe aux Nouvelles-Hébrides.

Le 3 octobre 1904, la France et l’Espagne signent à leur tour des accords secrets par lesquels l’Espagne, mise au pied du mur par les accords conclus entre la France et le Royaume-Uni, adhère aux accords du 8 avril 1904.

Ces deux ensembles d’accords secrets sont caractéristiques de la politique de l’époque, jalonnée par de multiples accords secrets entre pays, accords qui restent secrets plus ou moins longtemps selon les cas.

C’est dans ce contexte qu’a lieu, le 31 mars 1905, le coup de Tanger, qui marque une présence allemande inattendue sur le territoire marocain. Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, débarque en grande pompe à Tanger, accompagné d’une cinquantaine de personnes.2 Il déclare publiquement son opposition aux projets français.

Le Comte de Chérisey, Chargé des Affaires de la Légation de la République française à Tanger, retranscrit de cette façon ses propos :

L’Empereur d’Allemagne, en répondant aux compliments de bienvenue de l’oncle du Sultan, Moulay Abdelmalek, a prononcé les paroles suivantes : « C’est au Sultan, en sa qualité de souverain indépendant, que je fais aujourd’hui ma visite. J’espère que, sous la souveraineté du Sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole et sans annexion, sur le pied d’une égalité absolue. Ma visite à Tanger a eu pour but de faire savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc, puisque je considère le Sultan comme souverain absolument libre. C’est avec lui que je veux m’entendre sur les moyens propres à sauvegarder ces intérêts. Quant aux réformes que le Sultan a l’intention de faire, il me semble qu’il faut procéder avec beaucoup de précaution, en tenant compte des sentiments religieux de la population pour que l’ordre public ne soit pas troublé. »3

Selon Rouard de Card, le débarquement de l’empereur allemand à Tanger est directement lié à l’exaspération de ce dernier concernant la politique menée par le ministre des affaires étrangères français de l’époque, M. Delcassé, « qui tendait à isoler l’Allemagne ».4

Ces paroles représentent un acte concret fort de l’hostilité allemande à la politique française et déclenchent des réactions importantes, de peur notamment du déclenchement d’une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne. Ces quelques phrases ont donc un impact important et conduisent à la conférence d’Algésiras, en Espagne, du 16 janvier au 7 avril 1906.

Cette conférence implique de nombreux pays. Outre la France, l’Empire allemand et le Maroc, sont présents les Etats-Unis, l’Espagne, l’Empire russe, le Royaume-Uni, l’Autriche-Hongrie, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède. La dimension internationale de la question marocaine apparait à travers la diversité des pays présents. Quant au nombre de pays, il permet d’avoir une idée de la pression qui pèse sur le gouvernement marocain. Il faut par ailleurs noter que cette conférence représente la première intervention en matière de politique étrangère au niveau mondial de la part des Etats-Unis.

Au final, les « privilèges » de la France et de l’Espagne au Maroc sont confirmés à l’issue de la conférence.

Le 16 août 1907, Moulay Hafid, second fils du sultan Moulay El Hassan, est proclamé sultan, et renverse son frère aîné Moulay Abdelaziz.

Le 31 août 1907, le Royaume-Uni et la Russie signent la Convention anglo-russe, déterminant d’un commun accord les limites de leurs influences respectives concernant la Perse, l’Afghanistan ainsi que le Tibet. L’alliance franco-russe du 27 décembre 1893 ainsi que les accords franco-britanniques du 8 avril 1904 ajoutés à cette Convention anglo-russe constituent ce que les historiens nomment la Triple-Entente, alliance militaire des 3 pays.

En 1908, un nouvel incident survient à Casablanca entre l’Allemagne et la France sur la question du Maroc, qui se régla par un arbitrage du ministère Clémenceau.

En 1911, le professeur Rouard indique la nécessité de connaître les traités, accords et conventions internationales « pour déterminer les droits particuliers que la France peut opposer aux nations rivales.»5 Cette formulation est d’autant plus intéressante qu’elle permet de visualiser la perception de la colonisation qu’avait une partie de l’élite française à cette époque. 1911 constitue un tournant dans le conflit opposant l’Allemagne et la France au sujet du Maroc.

En mai 1911, des tribus berbères attaquent le sultant Moulay Hafid, qui se retrouve assiégé à Fès. La France intervient militairement pour dégager la capitale, sous le commandement du général Moinier. La France occupe Fès, Meknès et Rabat. L’Allemagne considère alors que la France a violé les accords d’Algésiras et décide d’envoyer une canonnière dans la baie d’Agadir le 1er juillet 1911, dans le but d’arrêter l’expansion française au Maroc. La France et l’Allemagne sont au bord du conflit militaire. A la grande surprise de l’Allemagne, le Royaume-Uni menace Berlin et se positionne immédiatement en faveur de la France. L’Allemagne se retrouve isolée et sans appui sur cette affaire, pas même celui de l’Autriche. Au contraire, le cercle Franco-anglo-russe se ressert.6

Le gouvernement français mené par le Président du Conseil Joseph Caillaux, espérant éviter une guerre, décide alors de négocier avec l’Allemagne sur la question du Maroc. Au terme des négociations, la France cède certains de ses territoires coloniaux en Afrique en échange de l’abandon par l’Allemagne de ses prétentions au Maroc. L’accord entre les deux pays est obtenu le 4 octobre 1911 et est officialisé par la signature du traité franco-allemand du 4 novembre 1911 à Berlin.

Si ce traité aurait pu être considéré comme un succès de la diplomatie franco-allemande, ses retombées sont toutes autres. En effet, selon Jacques Bainville, « la presse allemande tourna ces acquisitions en ridicule et se plaignit que le grand Empire allemand eût été joué. » Quant aux Français, ils tirèrent la conclusion que leurs « concessions ne servaient qu’à convaincre l’Allemagne de [leur] faiblesse et à la rendre plus belliqueuse. »7 Au final, des deux côtés, les tensions se retrouvent finalement exacerbées.

Cependant, dans l’immédiat du traité, l’Allemagne cesse de s’intéresser au Maroc. De plus, la France se retrouve confortée dans son expansion coloniale au Maroc, aucun autre pays n’ayant trouvé à redire à sa politique expansionniste.

Le 30 mars 1912, le sultan Moulay Hafid signe la convention de Fez, marquant la naissance du Protectorat français.8 Le Protectorat français se veut dirigé par un Commissaire Résident Général, dépositaire des pouvoirs du gouvernement français. Moins d’un mois après, le 28 avril 1912, le général Lyautey est nommé Résident Général au Maroc.

Le 25 mai 1912, Moulay Hafid arrive à Fez, qui venait de subir un nouveau siège par des tribus berbères, tribus défaites par le colonel Gouraud.

Le 12 août 1912, Moulay Hafid abdique.

Le lendemain de son abdication, le 13 août 1912, Moulay Youssef remplace son demi-frère Moulay Hafid, sur lequel Lyautey a jeté son dévolu. Le Protectorat français va dès lors peser de tout son poids sur le pays, tendant très rapidement vers une colonisation qui cache son nom.

Le 27 novembre 1912, la France et l’Espagne signent une Convention franco-espagnole, confirmant les accords secrets précédemment conclus. C’est ainsi que les limites des zones franco-espagnoles se retrouvent plus clairement définies. Roger-Mathieu en donne cette description :

Fin 1912, […] le Maroc est coupé en deux. La frontière entre les zones d’influence française et espagnole, […] part de l’embouchure de la Moulaya, remonte le thalweg du fleuve jusqu’à un kilomètre en aval de Méchra-Nila, oblique à l’ouest vers les montagnes, s’infléchit rapidement au sud-ouest vers l’oued Ouergha jusqu’au dessus de Kalaa-des-Sless, remonte vers Ksar-el-Kébir, suit le thalweg de l’oued Loukkos entre les tribus Sarsar et Tlix, et, rejoignant le parallèle 35° latitude nord, le suit jusqu’à l’océan Atlantique.9

L’expansion française au Maroc va cependant être ralentie avec le déclenchement de la première guerre mondiale.


Notes :

1 Edgard Rouard de Card, Documents diplomatiques pour servir à l’étude de la question marocaine, A. Pedone (Paris), 1911, p. 5.

2 Lettre du Comte de Chérisey, Chargé des Affaires de la Légation de la République française à Tanger, à Monsieur Delcassé, Ministre des Affaires Etrangères de la France, en date du 31 mars 1905. Lettre reproduite par le Ministère des affaires étrangères, Documents diplomatiques – Affaires du Maroc, 1901-1905, Paris, 1905, p. 205.

3 Lettre du Comte de Chérisey, Chargé des Affaires de la Légation de la République française à Tanger, à Monsieur Delcassé, Ministre des Affaires Etrangères de la France, en date du 2 avril 1905. Lettre reproduite par le Ministère des affaires étrangères, Documents diplomatiques – Affaires du Maroc, 1901-1905, op. cit., p. 205-206.

4 Edgard Rouard de Card, Documents diplomatiques pour servir à l’étude de la question marocaine, op. cit., p. 5.

5 Edgard Rouard de Card, Documents diplomatiques pour servir à l’étude de la question marocaine, op. cit.

6 Jacques Bainville, Histoire de France, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1924, p. 710-711.

7 Ibid., p. 711.

8 « Traité conclu entre la France et le Maroc le 30 mars 1912, pour l’organisation du Protectorat français dans l’Empire chérifien », Bulletin officiel : Empire chérifien – Protectorat de la République française au Maroc, no 1, 1 Novembre 1912, p. 1-2.

9 J. Roger-Mathieu in Abdelkrim et J. Roger-Mathieu, Mémoires d’Abd-el-Krim, Paris, Librairie des Champs-Elysées, 1927, p. 10.


De la première guerre mondiale à la chute de l’empire ottoman