Point sur le Protectorat français au Maroc avant la guerre du Rif

Fin 1920, Lyautey fait lui-même le point sur le Protectorat français et sa réalité. Ses écrits sont édifiants et résument parfaitement la situation dans laquelle est engoncé le Maroc mais surtout les Marocains.1

Comme il le rappelle, la « conception du Protectorat est celle d’un pays gardant ses institutions, se gouvernant et s’administrant lui-même avec ses organes propres, sous le simple contrôle d’une puissance européenne. » Mais Lyautey explique qu’en réalité la France est en situation d’administration directe. L’administration directe a pris la place du contrôle, contrairement à la notion même et à l’esprit du Protectorat. En quelques lignes, il résume parfaitement la problématique à laquelle doivent faire face les Marocains :

Comment se pratique actuellement le Protectorat au Maroc ? D’abord, en ce qui concerne le sultan : un très grand souci de sauvegarder ses prérogatives extérieures, de l’entourer d’égards protocolaires. Mais sous cette apparence, quelle est la réalité ? Toutes les mesures administratives sont prises en son nom. Il signe les dahir. Mais, dans la pratique, il n’a aucun pouvoir réel, n’a de rapports qu’avec le conseiller chérifien qu’il voit journellement ; mais c’est tout. Son avis n’est, de fait, demandé que pour la forme. Il est trop isolé, enfermé dans son palais, trop à l’écart du mouvement des affaires publiques… Le grand vizir, les vizirs ne participent à aucune délibération sur les affaires importantes traitées exclusivement et en-dehors d’eux avec les services français. Ils en sont très sommairement tenus au courant par le conseiller chérifien qui n’en a lui-même qu’une connaissance restreinte et n’est pas muni pour en faire des exposés techniques.

Concernant la perception par les Marocains du Protectorat français, il indique par ailleurs :

Ce serait absolument une illusion de croire que les Marocains ne se rendent pas compte de la mise à l’écart des affaires publiques dans laquelle ils sont tenus. Ils en souffrent et ils en causent. De là à être accessibles, le jour venant, aux suggestions de revendication de leurs droits et aux aspirations hostiles, il n’y a qu’un pas. Ils sentiront de plus en plus ce qu’ils valent et leur force. Ils ne sont ni barbares ni inertes.

Loin de l’image de petit banditisme ou de barbares vendus par les médias occidentaux à la population française, il explique également la réalité du terrain et préfigure les conflits à venir :

A la différence de l’Algérie et de la Tunisie, nous sommes toujours en pleine guerre. Un tiers du pays est encore en dissidence et nous combat. Et ce tiers comprend les populations les plus fières et les plus guerrières, retranchées dans leurs montagnes, n’ayant jamais accepté la domination administrative des Sultans, tout en reconnaissant leur principat religieux. Elles ont de nombreuses accointances avec les populations soumises, vis-à-vis desquelles elles gardent le prestige de l’indépendance et de la résistance aux chrétiens.

Concernant les Français au Maroc, il est intéressant de noter qu’en fait les civils sont assez peu nombreux, surtout comparés à la population civile de France métropolitaine. Ainsi, Jacqueton avance le chiffre de 49000 Français civils en 1921, qui semblent pour un certain nombre être concentrés dans certaines zones. Jacqueton explique plus précisément :

Au 31 mars 1921, on a recensé dans notre zone, au titre de la population civile, 49 000 Français; il s’en trouve certainement plus de 55 000, peut-être même 60 000 à l’heure actuelle [en 1924], chiffre supérieur à celui des Français recensés en Tunisie en 1921 (moins de 55 000), après quarante années d’occupation. Des 49 000 Français de 1921, plus de cinq sur six, exactement 41 000, étaient établis dans les villes, 8 000 seulement dans les petits centres et dans le bled. Des 41 000 citadins ci-dessus, près de la moitié, soit 19 000, habitaient Casablanca, 6 300 Rabat, 4 500 Oujda, 2 200 Kenitra. Dans ces différents centres, immeubles et terrains étaient en majorité des propriétés françaises.2

Pourtant, en parallèle, la « pacification » marocaine est en constante progression. Pas une seule année ne s’est passée sans une avancée de l’armée française sur le territoire marocain, pas même au plus fort de la Première Guerre Mondiale.

Pour mieux visualiser cette avancée, la carte suivante est particulièrement parlante.

Carte représentant les étapes de la pacification entre 1907 et 1927
Maroc au : 1/1.500.000 – Les étapes de la pacification française 3

1 Note de Lyautey en date du 18 novembre 1920 et rapport au gouvernement français adressé par Lyautey depuis Rabat le 3 décembre 1920.

2 G. Jacqueton, « La colonisation française au Maroc », Annales de Géographie, vol. 33, no 183, 1924, p. 307 308.

3 Service géographique du Maroc, Rabat, janvier 1928gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Quelques dates pour mieux situer la période dans laquelle s’inscrit le conflit